André Rougier - Mémoires d'en ville

Boire dans la ville, la boire… T’y perdre pour apprendre à perdre, oublier qu’on a perdu, effacer ce qui le fut.

T’y plonger afin de l’apprivoiser, la plier, la macérer, l'avaler, la séduire pour qu’elle t’aide à pousser dans la nuit les bonnes portes, trouver les bons coins de zinc, apprendre à amadouer ces inconnus que l’alcool te rend sur l’heure plus proches que ton sang. T’y soumettre pour qu’elle te rende le courage d’être qui tu devins, et te redonne, peut-être, celui d’autrement devenir qui tu fus, et que la vie soit à nouveau ce qu’elle aurait pu ne pas cesser d’être - tout en devinant qu’au fond des verres comme ailleurs, ce n'est, pour toi comme pour les autres, qu'une seule et même chose. Boire dans la ville, y boire les rencontres, les mécomptes, les désamours, les éblouissements, les détours, les voyants, les souricières, les consomptions, le suicidé de la Vieille Lanterne et celui du pont Mirabeau, la folie Nadja, les mains rouges sur les murs, les fléaux, les abris, les plaisirs, tout ce qui reste encore à cadastrer, arpenter, dévoiler – tout en sachant, d’un savoir bien plus vieux que les années dispersées, que rien, jamais, ne sera «comme avant».


La plaque (“TUDO BEM, 2ème face cour gauche”), aperçue tout près de l’entrée du passage de Retz, m’intrigua, et pas qu'un peu. Le concierge (ou qui en tenait lieu) ne sut rien me dire, mais me permit de monter. Il n’y avait personne, ni la première, ni la deuxième fois (car il y eut, vous vous en doutiez, une deuxième fois.) Qu’offraient, que proposaient, que vendait-ils(elles) ? Des tourteaux de soja ? De l’amour ? Du guaraná en poudre ? Des fêtes clés en main ? Des «havaianas»? De nouvelles invention côté « genre » ? De la cachaça ? Des bikinis ? Des bouteilles de sable du Nordeste ? De la joie ? Je n’en sus (et n’en saurai) jamais rien, quelque temps après la plaque fut remplacée par une autre, d’une affligeante banalité, et je m’éloignai, sûr comme jamais que, même là où il n’y a pas ou plus de secret (en insistant, je serai certainement tombé un jour sur quelqu’un qui aurait, hélas, vendu la mèche, tout dévoilé, clarifié, expliqué), le mystère, lui, demeure intact, tout comme l’est ma “saudade”.


C’est en ville que tu t’en vas chercher ta part de jeu, le talisman tout en grimaces et pudeurs, l'ombre des choses que le lointain reperce d’un bleu sans craquelures. Surgissent alors les gargouilles, les arcades, les balcons, les bestiaires retrouvés, les subterfuges de l’œil travesti que leurs replis infectent, le silence par eux aiguisé qu’affole le froid des fables. Parole sans rancune à laquelle la ville te voue, qui en clôt le nom, submerge le perpétuel comme le fluide, elle qui saisit sans juger, appelle sans requérir, ne s’encombre pas de revanches, brandit la faux effaçant la peur des barricades, la dislocation des gestes, le resserrement des parages. Déambulations où la ville dit ses scrupules, te fait arpenter ses rages, le parjure entrevu dans le gris des cargaisons et l’engluement des départs, t’y retrouve, sentinelle brouillée, regard perdu en ces eaux brunes que les chalands partagent, acharné à flairer le piège, débusquer la balafre, dépouiller de leur tiédeurs et redites l’horizon et la demeure, comme s’ils pouvaient enfin t’arracher à la blessure de grandir, contempler, comme au-delà de l’obstination du Même, les roseaux adossés aux reflets assiégés.


(2012)

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